
Dominique Rousseau
Professeur émérite de droit public à l'université Paris 1 Panthéon Sorbonne
Membre honoraire de l’Institut universitaire de France
La démocratie, au risque des vents mauvais
« Infarctus démocratique mondial », « montée des populismes », « augmentation des conflits », « multi-crise », « critique de la science », « influence des religions », « choc démographique à venir »… les constats de Phillipe Kourilsky sont incontestables et, comme le titre de son livre le dit très justement, sont aussi des défis à partager. La démocratie n’est, en effet, plus une évidence. Alors que Fukuyama diagnostiquait en 1992, après la chute du mur de Berlin, « la fin de l’histoire » par la victoire du capitalisme sur le communisme et de la démocratie sur la dictature, il faut constater, trente ans après, que l’histoire continue, que les régimes autoritaires reviennent et que les démocraties reculent. « Régime hybride d’autocratie électorale ». Telle est la qualification que le Parlement européen a adopté le 15 septembre 2022 pour désigner le système politique de la Hongrie. Ce pays n’est plus une démocratie ont jugé les parlementaires européens par 433 voix pour, 123 contre et 28 abstentions. Cette nouvelle catégorie constitutionnelle pourrait dangereusement se remplir dans les années sinon les mois à venir. D’autres pays pourraient suivre. Les menaces sont connues : l’union des droites et de l’extrême-droite est au pouvoir en Italie et en Hongrie ; elle met sous son influence les gouvernements en Suède, au Danemark et au Pays-Bas ; en Espagne, pays de Franco, la droite et l’extrême-droite dirigent ensemble cinq régions et au Portugal, pays de Salazar, Chega fait 22 % ; l’idée démocratique est obsolète déclare Poutine ; le modèle chinois est l’alternative au modèle démocratique proclame Xi Jinping. Et la France n’est pas épargnée. Marine Le Pen obtient 42 % des voix à l’élection présidentielle et avec 126 députés elle dispose du premier groupe parlementaire d’opposition et se positionne en alternative gouvernementale. Se diffuse ainsi progressivement dans l’esprit des citoyens le sentiment du déclin inévitable des valeurs démocratiques, de la chute annoncée des démocraties comme naguère la chute de l’Empire romain.
Le monde change n’est pas un slogan publicitaire : le mode de production change avec le télétravail, le numérique et l’intelligence artificielle ; le mode de faire famille change avec le mariage pour tous, le polyamour, les recompositions, la PMA et la GPA ; le mode de consommation change avec le souci du bio mais aussi les achats en ligne ; le mode d’existence change avec la reconnaissance du droit de décider de sa mort ; … Comme pour une toile impressionniste, de près se voient de simples petites touches, mais en se reculant se voit l’ensemble, le tout qui fait la peinture. Philippe Kourilsky donne ce recul qui fait voir l’émergence d’un mode d’être-au-monde radicalement différent de celui qui est encore là mais s’efface lentement.
« Que faire ? » demande-t-il en reprenant le mot de Lénine. « Rétablir l’ordre des choses » disent certains. Qui sont les grincheux. La posture angoissée au présent conduit à une nostalgie du passé qui finit par alimenter le désir d’un retour à ce qui est présenté non comme l’ordre ancien des choses mais comme l’ordre vrai, l’ordre naturel et authentique de la réalité humaine. Le passé est transformé en mythe, le travail du sens est arrêté et les choses sont immobilisées à un moment de leur histoire. Et cette pensée-là, Cassirer a raison de dire qu’elle n’a jamais ouvert sur des chemins démocratiques.
Plutôt que de grogner sur le temps présent et celui qui vient, Philippe Kourilsky propose de comprendre le moment actuel, de découvrir l’activité de sens dans les nouvelles formes sociales qui émergent. Avec de belles formules comme celle énonçant que « la liberté est coconstruite grâce à celle des autres » (p. 42). Car si la démocratie recule, elle résiste aussi par les contestations sociales et intellectuelles qui la continuent comme idée-force. Le moment politique est aussi un « moment épistémique » qui, en suivant Sanjai Subrahmanyam, théoricien de « l’histoire connectée », fait du décentrement du regard et de l’hybridation des imaginaires la méthode de compréhension « de ce qui se passe aujourd’hui dans le monde ». Par le décentrement, Subrahmanyam
entend sortir l’histoire de sa fragmentation en fonction des aires politico-historiques – les histoires nationales s’opposant les unes les autres – ou/et des aires culturelles pour faire apparaître les interactions multiples entre des sociétés géographiquement, culturellement et politiquement opposées. Par l’hybridation, il entend montrer, contre la thèse de l’incommensurabilité des cultures, le processus d’acculturation des différents espaces que leurs mises en relations produit. Par le « vécu humain », il entend faire l’histoire « à hauteur d’homme » dirait Camus, c’est-à-dire, à hauteur des hommes qui vivent ces interactions, qui font vivre cette hybridation.
Là est le « défi du partage ». Faire le récit du monde à partir du point de vue de ceux qui vivent les processus d’interactions sans chercher à construire une synthèse totalisant ces points de vue ou à imposer un point de vue, en particulier celui occidentalo-centré. « Ni rire ni pleurer, comprendre » disait Spinoza. Comprendre que « l’un des faits qui s’impose à nous est que la culture est hybride, qu’elle est un mélange, bref, qu’elle est une forme impure. Et le roman doit être une célébration de l’impureté » écrivait Salman Rushdie en 1993. Le défi de la démocratie est d’être – ou devenir – sinon une célébration de l’impureté, langage de la littérature, un processus d’acculturation de la société humaine mondiale.