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Notre goût du simple fragilise la démocratie, et les populistes le savent

il y a 4 jours
3 min de lecture

Nous croyons volontiers que la simplicité est une qualité du monde, qu’il suffirait de la dégager sous la surface embrouillée des choses. C’est l’inverse qui est vrai : la simplicité n’est pas une propriété du réel, c’est une construction de notre esprit. Ce renversement, en apparence abstrait, est au cœur de La démocratie malade de la complexité, l’essai dans lequel Philippe Kourilsky montre que notre attirance pour le simple, si utile dans l’existence ordinaire, est devenue l’une des failles par où nos démocraties se fragilisent.


Un penchant inscrit dans notre cerveau


L’affaire est d’abord biologique. Pour que nous puissions agir, notre cerveau nous simplifie la tâche : il traite hors de notre conscience une quantité considérable d’informations. Si nous devions tout gérer en pleine conscience, nous serions impotents. Le besoin de simplicité est ainsi une condition de notre efficacité — mais il a un prix. Nous avons naturellement tendance à préférer des représentations simples à des réalités complexes.


Voilà pourquoi la simplicité est, littéralement, une vue de l’esprit. Gérer la complexité, à l’inverse, prend du temps et demande un effort ; c’est une activité seconde, à laquelle nous ne nous livrons que par plaisir ou par nécessité. Philippe Kourilsky insiste : notre penchant pour le simple est inné, et il se double d’une quête délibérée de simplicité dans notre manière même d’expliquer le monde. Cette quête a d’ailleurs été féconde : la science doit beaucoup au principe de parcimonie, qui isole d’une réalité enchevêtrée un fragment assez simple pour être compris. Rien de condamnable en soi, donc — à condition de n’être pas dupe de l’opération mentale qui circonscrit et allège ainsi l’objet. Le problème surgit lorsque ce penchant rencontre un monde qui, lui, se complexifie sans relâche.


De la fuite du réel à la tentation autoritaire


Nos capacités d’adaptation ont une limite. Passé un certain seuil, débordés, nous ne cherchons plus à comprendre : nous cherchons à fuir. Et plus la complexité augmente, plus notre quête de simplicité devient vive — quitte à inventer une réalité plus commode, ou à écarter les faits qui nous dérangent.


C’est la marque commune, souligne l’auteur, de comportements devenus monnaie courante : fausses nouvelles, théories du complot, « réalités alternatives ». Derrière leur diversité se cache une même pulsion, faite d’une fuite devant les réalités complexes et d’un appétit immodéré pour la simplicité. Ces récits promeuvent une pseudo-réalité plus facile et plus agréable à vivre. Leurs destinataires ne sont d’ailleurs pas nécessairement naïfs : ils sont souvent, d’abord, débordés par leur propre vécu de la complexité.


Sur ce terrain, les populistes avancent leurs arguments de façon flatteuse. Puisque l’excès de complexité affaiblit réellement les performances de nos démocraties, ils ne manquent pas de griefs à faire valoir. Et lorsque l’illibéralisme et l’autoritarisme se parent des vertus de simplicité et d’efficacité, leur promesse devient redoutable : réduire la complexité en contournant, purement et simplement, les mécanismes démocratiques. La facilité, ici, prend le visage de la solution.


Réserver l’effort de penser à ce qui compte


Faut-il pour autant renoncer à notre besoin de simplicité ? Ce serait vain, car il est inscrit en nous. La voie que trace Philippe Kourilsky est plus mesurée. Penser complexe est coûteux en temps et en effort ; c’est parfaitement inutile pour acheter une baguette de pain. Autant, dès lors, réserver cet effort aux actes qui le méritent : voter, réformer, déjouer les manipulations d’opinion.


Penser complexe, concrètement, c’est accepter le hasard, les probabilités et les incertitudes plutôt que d’exiger des certitudes que le réel ne donne pas. C’est aussi savoir discuter — donc s’entendre sur le sens de mots souvent polysémiques — et le faire de bonne foi, en visant l’accord plutôt que l’affrontement. Autant de gestes qui ne vont pas de soi et qui, pour beaucoup, ne sont pas immédiats.


C’est pourquoi cet apprentissage ne relève pas de la seule volonté individuelle. Nos démocraties ne pourront fonctionner dans un monde complexe avec des citoyens habitués à la seule simplicité : il faut donc l’enseigner. Cela suppose un effort collectif pour acculturer chacun à la complexité, aux aléas et aux probabilités, à rebours des certitudes fallacieuses. C’est, au bout du compte, la condition d’une citoyenneté qui vote avec la tête, et non sous influence.


Notre goût du simple ne disparaîtra pas ; il est le propre de notre esprit. Toute la question est de savoir où nous consentons à faire l’effort de comprendre — et où nous nous laissons séduire par ceux qui promettent de penser à notre place.


La démocratie malade de la complexité, de Philippe Kourilsky, paraît dans la collection Débords, aux Éditions Chemins de tr@verse.


 
 
 

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