Reconnaître l’utilité politique de la société civile
- Francois Radas
- 7 avr.
- 3 min de lecture
Et si les formes les plus vivantes du pouvoir n’étaient pas là où l’on croit ?
Qui gouverne réellement une société ? Les élus ? L’administration ? L’État ? Ce sont eux que l’on désigne habituellement comme détenteurs du pouvoir. Et c’est à eux que l’on pense quand on parle de « politique ». Mais dans Démocratie sous tension, Philippe Lazar renverse cette évidence : il montre que la société civile est une puissance politique en soi, qu’il faut enfin considérer pour ce qu’elle est – un acteur majeur du devenir commun.

Il ne s’agit pas de lui attribuer un rôle décoratif ou consultatif, comme dans certains dispositifs de « participation citoyenne » conçus pour calmer les colères. Il ne s’agit pas non plus de faire de la société civile une alternative à l’État. L’enjeu est ailleurs : il s’agit de reconnaître que la société civile exerce, de fait, un pouvoir – diffus, polymorphe, mais réel. Et que ce pouvoir mérite un nom, un cadre, une place.
Ce pouvoir, Lazar le nomme laocratie. Il désigne par ce terme l’ensemble des forces qui émanent du peuple dans sa diversité : associations, mouvements, causes, langues, traditions, convictions, appartenances. Ce sont elles qui structurent les solidarités, donnent sens à l’engagement, orientent les choix, façonnent les débats. Ce sont elles qui portent les dynamiques collectives là où l’État, souvent, n’a plus prise.
Prenons quelques exemples concrets. Qui agit en profondeur sur les enjeux de climat, de justice sociale, de mémoire, d’égalité, de santé, d’éducation alternative, de droits des minorités ? Des collectifs. Des ONG. Des mouvements culturels. Des plateformes militantes. Des formes d’action qui échappent aux logiques partisanes, mais influencent les décisions, les mentalités, les normes.
Et pourtant, ces forces sont systématiquement reléguées dans une zone grise du débat public. On les invoque comme partenaires. On les finance parfois. On les consulte. Mais on ne les reconnaît pas comme détenteurs d’un pouvoir légitime. C’est précisément cette hypocrisie que Philippe Lazar dénonce – avec calme, mais avec fermeté.
Reconnaître le pouvoir politique de la société civile, ce n’est pas diluer l’État. C’est au contraire éviter que celui-ci devienne une coquille vide. Car dans une société où les institutions perdent la confiance du peuple, le lien social se refonde ailleurs – et notamment là où les citoyens agissent sans attendre d’autorisation.
Encore faut-il organiser cette cohabitation. Car la société civile n’est pas homogène. Elle peut porter des forces d’émancipation, mais aussi des replis identitaires, des logiques de pouvoir, des volontés d’hégémonie. C’est pourquoi Philippe Lazar insiste sur la nécessité de la séparation. Comme l’État ne peut pas être l’arbitre absolu de la société, la société civile ne peut pas prétendre gouverner l’État. Chacun dans sa sphère, avec ses règles, ses responsabilités.
Ce principe de séparation, déjà au cœur de la loi de 1905 sur les cultes, devient ici un principe structurant de l’équilibre démocratique. Il permet de reconnaître les pouvoirs à l’œuvre sans les faire entrer en collision. De créer des espaces d’expression, de négociation, d’impact, sans provoquer de guerre de légitimités.
Ce que propose Lazar, au fond, c’est une démocratie élargie – une démocratie qui ne se réduit pas au vote, mais qui intègre les forces vives de la société dans le champ de la décision publique. Une démocratie qui n’a pas peur de la pluralité, parce qu’elle sait comment l’instituer.
C’est aussi une leçon de lucidité sur ce que nous appelons « l’activité » dans nos sociétés. Trop souvent, seuls les emplois productifs sont considérés comme « actifs ». Le reste – le bénévolat, l’engagement, la transmission, l’organisation collective – est relégué au rang d’« inactif ». Mais c’est une dévalorisation dangereuse, qui invisibilise le tissu réel de la vie civique. Or, comme le rappelle Lazar, ce tissu est une richesse politique majeure.
À l’heure où la démocratie vacille, où la défiance s’installe, où les institutions sont contestées de toutes parts, refonder un contrat explicite entre l’État et la société civile n’est pas un luxe. C’est une urgence. Et cela passe par des mots justes, des règles claires, des formes renouvelées d’interaction. C’est tout l’enjeu de la laocratie.



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