La « laocratie » comme puissance du peuple entier
- Francois Radas
- 20 mars
- 3 min de lecture
Quand le peuple sort de l’ombre et revendique d’être plus qu’un corps électoral.

Il y a des mots qui ne servent plus à penser, tant ils sont usés. Et il y a ceux qu’on invente pour réintroduire de la clarté là où les évidences empêchent de voir. C’est exactement ce que fait Philippe Lazar en proposant le terme de « laocratie » dans Démocratie sous tension.
Pourquoi un nouveau mot ? Parce que les anciens sont piégés. Le mot « démocratie » est censé désigner le pouvoir du peuple, mais il ne désigne en réalité que le pouvoir de ceux qui, parmi le peuple, détiennent les instruments institutionnels pour gouverner – autrement dit : les élus. Cela crée une confusion profonde entre représentation formelle et pouvoir réel.
Or, explique Lazar, il est urgent de reconnaître l’existence d’autres pouvoirs : ceux qui ne passent pas par les urnes mais par les associations, les mobilisations, les récits culturels, les convictions, les appartenances, les solidarités. Ces forces traversent la société, structurent le réel, influencent les débats, mais restent hors champ politique – car non nommées comme telles.
C’est précisément pour leur donner un nom – et donc une place – que le mot laocratie est introduit. Il ne s’agit pas d’un gadget intellectuel ni d’une provocation. Ce néologisme, fondé sur laos (le peuple entier) et cratos (le pouvoir), vise à faire exister politiquement ce qui était jusque-là relégué au domaine de l’informel, voire de l’illégitime.
La laocratie, ce n’est pas la foule contre l’élite, ce n’est pas le désordre contre les institutions. C’est la reconnaissance explicite que le pouvoir politique ne réside pas uniquement dans l’État. C’est la volonté de donner une place et des règles à la vitalité du peuple, dans toutes ses dimensions : culturelles, sociales, spirituelles, idéologiques.
L’enjeu, souligne l’auteur, n’est pas de faire de la laocratie un contre-pouvoir absolu. Ce serait retomber dans un affrontement stérile. Il s’agit plutôt de séparer les rôles, comme l’a fait en son temps la loi de 1905 avec les Églises et l’État : non pour diviser, mais pour clarifier. L’État agit dans l’espace des individus – celui des lois, des droits, de l’organisation institutionnelle. La laocratie, elle, s’enracine dans l’espace des âmes – celui des convictions, des valeurs partagées, de l’histoire vivante.
Ce partage des sphères ne signifie pas indifférence. Au contraire : chacune de ces puissances peut renforcer l’autre, à condition de ne pas se confondre. C’est là l’un des points les plus subtils du livre : la démocratie a besoin de la laocratie comme d’un appui vivant, une force qui irrigue la société en profondeur, là où les institutions ne peuvent pas aller seules.
Ce déplacement sémantique est aussi un déplacement stratégique. Il permet de refonder la confiance sans passer par la révolution, d’élargir le politique sans l’effondrer, de nommer le peuple autrement que comme une masse silencieuse ou dangereuse.
Et surtout, il ouvre un espace d’action. Car si le peuple est réduit à voter, alors il est aussi condamné à se taire entre deux scrutins. Mais si le peuple est reconnu dans sa capacité à produire du sens, de la mémoire, du lien et des orientations collectives, alors il devient co-auteur du politique, et pas seulement spectateur frustré.
En cela, la proposition de Philippe Lazar n’est ni un rêve, ni une fuite, ni un bricolage. C’est une stratégie de rééquilibrage des pouvoirs, dans un monde où les institutions ne suffisent plus à canaliser l’énergie politique.



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